La « réforme » de la sécu & des retraites

L’actualité politique et sociale est bien riche en ce moment : retraites, sécu, ADN, justice, délit d’initié chez EADS et caisse des dépôts… Tant de sujets et d’autres, sur lesquels on pourrait poster presque tous les jours !

J’en profite tant que j’y suis, j’espère que tous les pro-sarko sont tous satisfaits de cette magnifique proposition de loi que nous ont pondue les (de)putes de droite il y a 15 jours, à savoir les tests ADN pour les immigrés voulant faire venir leur famille en France. Cela seul suffirait à faire dégueuler de honte le moins ignare des français si tant est que celui-ci a de la mémoire et se souvient du gouvernement nazi qui appliquait avec méthode cette séparation entre les êtres humains. Mais, à venir, des extraits de l’édito de Charlie de la semaine passée. Car même si la copie du gouvernement a été revue à la baisse par hortefeux et consorts, il n’en reste pas moins que la possibilité même que l’on puisse soumettre cette idée au vote du parlement est honteuse (et surtout que les pro-sarko ne viennent pas justifier cela sous prétexte que plusieurs autres pays d’Europe le font : la connerie des uns n’a jamais justifiée celle des autres !).

D’ailleurs à ce titre, je vous invite à signer la pétition en ligne de Charlie Hebdo et SOS Racisme.

Mais venons-en au fait de ce mail : la « réforme » de la sécu.

Le gouvernement, les journalistes et même les opposants socialistes nous certifient que cette réforme est in-di-spen-sable. Bien. Soit. Admettons. Mais lisez quand même le texte ci-dessous, et vous verrez, par A+B, que ce n’est peut-être pas, après tout, si vrai.

Bonne lecture et, pour les courageux que le texte intéresse et qui arrivent au bout, je vous invite à effectuer l’acquisition du livre bande-dessinée de Philippe Squarzoni.

Un texte paru en octobre 2006, très proche de l’actualité, que ce soit en terme de « réforme » des retraites ou de crash financier américain, dont nous n’avons d’ailleurs pas fini de voir les conséquences…
«

Le gouvernement Raffarin et le patronat… Les médias, la CFDT, la CGC… et même le parti socialiste ne cessent de le répéter : le financement des retraites n’est plus assuré, il n’y a d’autres choix que « la réforme ». Certes la réforme est douloureuse mais elle est inévitable.

Au fait… quel est le problème ? « Les français vivent de plus en plus longtemps, les actifs seront de moins en moins nombreux. » [Raffarin :] « En 1960, il y avait 4 actifs pour un retraité. En 2000, il y a 2 actifs pour 1 retraité ».

Exact !

Mais si Raffarin et Fillon insiste sur le déséquilibre entre actifs et retraités, ce qu’ils ne nous disent pas c’est qu’à eux seuls, les 2 actifs d’aujourd’hui produisent 1,5 fois plus que les 4 d’hier. Et d’après Martine Bulard cette évolution devrait être du même ordre d’ici à 2020 : un seul actif produira plus que les deux actuels.

Contrairement à ce qu’affirme le gouvernement, le pays n’est donc pas pris à la gorge. Visiblement, l’enjeu est ailleurs.

Mais peu importe… C’est pour « sauver » le système des retraites par répartition, et au nom des générations futures, qu’est conduite la réforme Fillon. Au programme, l’allongement de la durée de cotisation, la baisse des pensions, et la création des fonds de pension.

Mais… Est-ce qu’il n’y a pas d’autres solutions possibles ? On pourrait choisir d’augmenter les cotisations patronales ? […] Si Fillon a choisi d’axer sa réforme sur l’allongement de la durée de cotisation, c’est pour en faire supporter le coût aux seuls salariés, pas au Medef.

Les salariés du public comme du privé devront donc travailler plus longtemps pour toucher une retraite à taux plein : 40 ans en 2008, 41 en 2012, 42 en 2020. Problème pour ceux qui ont commencé à travailler tard, ou qui auront été touchés par le chômage : ils auront bien du mal à atteindre suffisament d’annuités. Alors ils pourront racheter des années d’études. Heu, pardon… Les plus riches pourront racheter des années d’études.

Pourtant, même ainsi le succès de la réforme n’est pas assuré. Et contrairement à ce que prétend François Chérèque, les sacrifices d’aujourd’hui n’assureront pas les retraites de demain. En effet, les solutions avancées ne couvrent qu’un tiers des besoins de financement. Pour le reste, Fillon fait le pari d’un taux de chômage à 4,5% en 2010, soit un niveau jamais atteint en 25 ans et d’autant plus improbable que les politiques néolibérales considèrent qu’un chômage significatif est bon pour l’économie. Raffarin lui-même reconnait qu’une fois « la mécanique enclenchée », il faudra la réactiver « en 2008, 2010, 2015. »

Mais les lacunes supposées de cette réforme n’en sont pas. Et révèlent au contraire l’objectif réel dissimulé derrière de multiples contre-vérités. Le but de cette réforme n’est pas de financer les retraites mais bien de ne plus avoir à le faire.

Le gouvernement assure qu’il suffira de travailler plus longtemps pour garantir le niveau de sa retraite. Mais compte tenu de l’état du marché du travail, les choses ne se passeront pas comme ça. Pour les entreprises, en effet, le calcul est vite fait : mieux vaut embaucher un jeune, acceptant une faible rémunération sous la menace du chômage, que conserver un salarié âgé, bénéficiant d’un salaire grâce à son ancienneté ! Les entreprises préférant se débarrasser de leurs salariés agés, il sera de plus en plus difficile d’obtenir une retraite à taux plein.

Déjà aujourd’hui seulement 45% des hommes et 42% des femmes ont encore un emploi lors du départ à la retraite. Que se passera-t-il avec l’allongement programmé de la durée du travail ? La majorité des salariés continueront de partir à la retraite au même âge mais avec une pension sérieusement réduite.

L’allongement de la durée des cotisations est donc totalement hypocrite et c’est précisément dans la perspective, parfaitement anticipée, d’une baisse sensible des pensions que le projet de loi instaure des formules de capitalisation privées.

Face à la menace de pensions réduites, chacun sera amené à se tourner vers une épargne retraite individuelle en complément. Il est donc créé un PERP, Plan d’Épargne Retraite Populaire, individuel, et un plan d’épargne salariale (PERCO) dans l’entreprise. Après la débacle boursière, il était un peu délicat de défendre l’instauration de fonds de pension à la française. Le premier ministre parle donc « d’épargne retraite ».

Mais il s’agit bien d’une capitalisation, qui avance masquée, et qui pourrait devenir un problème collectif par la ruine des retraites, en cas de crise boursière. Ou par l’accentuation des inégalités sociales. Aux États-Unis ou au Royaume-Uni, de plus en plus de salariés doivent travailler de plus en plus longtemps, parfois jusqu’à 70 ans, pour obtenir une retraite convenable que les fonds de pension ne leur garantissent pas. Mais, pour rassurer tout le monde, cette capitalisation rampante est elle aussi vendue comme censée « sauver la répartition ».

Pourtant les deux systèmes ne sont pas compatibles. Parce que la rentabilité de la capitalisation exige une réduction des salariés et de l’emploi, asséchant ainsi les cotisations salariales qui constituent les ressources du système par répartition.

D’ailleurs, l’histoire ne dit pas par quel miracle les salariés et les entreprises parviendraient à verser à ces fonds de pension les sommes supplémentaires qu’ils ne pourraient financer via la répartition. Parce que, si le montant des retraites à verser en 2040 triple par rapport à aujourd’hui, pour atteindre 450 milliards d’euros, cela représentera un montant identique quel que soit le système.

Comment un prélèvement supplémentaire, présenté comme impossible sous forme de cotisations sociales, serait-il possible sous forme de ventes de titres financiers ?

Le raisonnement libéral n’en est pas à une contradiction près pour dissimuler la mystification…

Quelle est la réalité de ce déséquilibre annoncé entre les actifs et les retraités ? Toute la difficulté serait l’énormité des cotisations qu’il faudrait lever pour rééquilibrer le système. La part des retraites est aujourd’hui de 12,5% du PIB. Pour maintenir le niveau des pensions, elle devrait passer à 18,5%. Pourquoi partir du postulat qu’une telle évolution n’est pas supportable par l’économie française ?

La part des retraites a augmenté de plus de 7 points de PIB depuis 1950, sans provoquer de catastrophe. Et sur les 40 années à venir, le revenu national sera, au minimum, multiplié par deux… Mais on cherche à présenter une augmentation parfaitement viable comme un « choc », un « trou », une « catastrophe ». Face à ce danger du « problème démographique » on répondra par l’allongement des durées de cotisation et les fonds de pension. Des mesures qui, loin de présenter le niveau des retraites permettront au contraire de ne plus avoir à les financer et, en les faisant sortir du champ de la protection sociale, de les offrir à la capitalisation privée.

C’est 170 milliards d’euros qui sont en jeu.

C’est l’autre question, bien plus fondamentale, que cachait cette réforme : la question de la répartition des revenus après deux décennies de libéralisme. Chaque année, sous forme de biens et de services, la société produit une valeur ajoutée, qui constitue son Produit Intérieur Brut. Au niveau des entreprises, la valeur ajoutée se répartit entre salaires et profit.

Les salaires, c’est à la fois les salaires directs, versés aux salariés et les cotisations qui servent à payer sécurité sociale et retraites. Le profit quant à lui, est soit investi, soit distribué sous forme de revenus financiers.

C’est cette fameuse répartition qui a considérablement évolué ces 20 dernières années : la part des salaires a reculé de 8 points ; la part des profits a augmenté d’autant.

Mais ce transfert massif des richesses du salaire vers le profit ne s’est pas fait au service de l’investissement. Il s’est fait au service des revenus financiers distribués par les entreprises. C’est à dire le profit non ré-investi. Les entreprises françaises ont distribué massivement ces dividendes, jusqu’à 80% des profits, contre 30% vingt ans avant.

Chaque année, ce sont 61 milliards d’euros qui vont maintenant au profit plutôt qu’au salaire, dont les deux tiers aux actionnaires.

Pour ce qui est des retraites, le déficit annoncé en raison du « choc démographique » atteindrait 43 milliards d’euros en 2020. Or 43 milliards d’euros, comme le souligne Laurent Cordonnier, ça représente précisément les deux tiers de ces 61 milliards que les salariés ont concédé au profit depuis le début des années 80.

43 milliards, c’est le montant des dividendes versés aux ménages fortunés en 2001. Les sommes que les plus privilégiés ont pu mettre de côté sont donc exactement celles qui manquent pour financer le système par répartition à l’horizon 2020.

Alors quand on dit que le système par répartition, qui repose sur les salaires, risque d’être étouffé par le système par capitalisation, c’est déjà ce qui se passe !

Les 8 points de valeur ajouté pris aux salariés, et qui manquent pour financer les retraites, servent déjà aujourd’hui à alimenter les dividendes payés aux actionnaires. Et permettent au Medef, plus riche et plus culotté que jamais, de se tourner vers les salariés pour leur dire « on ne peut plus financer vos retraites ! ». Et au bout du compte l’enjeu de la réforme des retraites n’était pas de sauver un système confronté à une impasse par manque d’argent mais de préserver cet accaparement qui dure depuis 20 ans.

[…]

Financer l’augmentation des retraites à venir, reviendrait simplement à reprendre cette part de 8 points des profits non-investis, pour la redonner aux salariés. Et la méthode la plus directe consisterait à augmenter le taux des cotisations patronales. Selon le conseil d’orientation des retraites, il suffirait d’augmenter ces cotisations de 0,37% par an pour maintenir le financement du système de répartition actuel. Un scénario parfaitement viable économiquement, puisqu’il s’agit de taxer les revenus financiers qui conduisent à une épargne excessive, et non la part destinée à l’investissement.

Alors on nous dit que ce serait augmenter le coût du travail, déjà trop élevé en France ? Mais contrairement à ce répète le Medef, les coûts salariaux en France ne sont pas les plus élevés d’Europe. En Suède, ils sont supérieurs de 18%. En Allemage de 17,8%. Au Danemark de 11,7%. Et de presque 2% au Royaume-Uni.

D’autres mesures pourraient rapporter de nouvelles ressources, ou réduire les déficits, pour améliorer le déficit des retraites. Et d’abord, le relèvement du niveau de l’emploi. Avant de demander aux adultes en fin de carrière de travailler plus, mieux vaudrait permettre à ceux qui le souhaitent de travailler normalement. Un million d’emploi supplémentaires, à plein temps, ce serait en moyenne 20 milliards d’euros de cotisations vieillesse en plus. La seule amélioration de l’activité des femmes aurait un gain potentiel supérieur à celui envisagé sur la réduction du chômage.

Mais c’est évidemment la pire crainte du patronat : un retour relatif au plein emploi qui rétablirait un rapport de force au profit des salariés.

D’autres mesures, combinées les unes aux autres permettraient d’échafauder une nouvelle architecture. Plusieurs syndicats proposent de moduler les prélèvements en fonction de la part des salaires, afin de favoriser les entreprises créatrices d’emplois qualifiés. Il y a aussi la prise en compte de la totalité des revenus perçus par les salariés pour le calcul des cotisations vieillesse. Seraient ainsi inclus dans le calcul les primes, l’intéressement, la participation, aujourd’hui totalement exonérés et qui contribuent à assécher les caisses de retraites. Le système des stock-options devrait être durement taxé. D’autant plus que les dirigeants des très grandes firmes, qui militent pour la réduction des retraites, font payer par leur entreprise des cotisations à des « caisses de retraite supplémentaire » leur garantissant 75% à 85% de leur dernier salaire, lors de leur départ à la retraite ! On peut envisager également une contribution sociale des entreprises sur leurs revenus financiers, à l’image de la CSG payée par les individus… Soit un prélèvement de 10,3% sur les revenus tirés des placements en tout genre.

Contrairement à ce qu’ont pu affirmer l’UMP, certains syndicats et éditorialistes, rien ne justifiait la destruction du système de protection sociale. Loin de devoir se résigner à cet accaparement des richesses, la société pouvait parfaitement choisir de poursuivre la logique de solidarité qui avait porté la construction de l’état social. Non seulement il y a des marges de manœuvres, mais il y a des alternatives. Simplement, elles n’ont pas été évoquées par les grandes plumes de la presse. Et ces propositions, très peu relayées par les médias, n’ont fait l’objet d’aucune négociation, d’aucune discussion.

Le débat démocratique a été vérouillé.

[…]

La vision des journalistes dominant est une vision très parisienne, d’état-major, qui admet qu’il n’y a pas d’alternative au marché, que le marché est plutôt une bonne chose. D’ailleurs ils en profitent personnellement, individuellement, bénéficiant de rémunérations très coquettes, qui les apparentent davantage aux patrons qu’aux ouvriers et aux employés. Et naturellement, ils évoluent dans un univers ou le projet social , économique et philosophique des décideurs, va de soi… Leur référence ce n’est pas du tout l’enquête sociale qui leur permettrait de mesurer les dégâts du libéralisme. Leur référence, c’est la lecture des éditoriaux des autres. […] Les « réformes » libérales, qui ont-elles touchées pour le moment ? Surtout les ouvriers sans qualification et les employés peu qualifiés qui ont affrontés de plein fouet la concurrence internationale.

Il n’y a pas de concurrence internationale sur le marché de l’éditorialiste. Il n’y a pas de journaliste de Madagascar qui écrirait en français à la manière de Laurent Joffrin, et qui pourrait faire chuter son salaire.

»

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